Nice.

Ce nom ne résonnera plus jamais comme auparavant. Il y a moins d’un an, nous remettions à Nice le « Prix oedipe des libraires » à Philippe De Georges. Dans un climat détendu et joyeux, la ville se découvrait à nos yeux. Philippe De Georges et sa femme Christine avaient tout prévu pour que cet événement soit aussi pour nous une occasion de découvrir la ville loin des clichés.

C’est dire notre effroi en apprenant la tragédie qui venait de s’y dérouler. Comme toujours en pareille circonstances, il y a un moment d’incrédulité qui fait place aussitôt à de l’inquiétude pour ceux qui pouvaient être directement touchés.

Nous laissons à Philippe De Georges et à Christine De Georges le soin de nous parler de ce qu’ils ont vécu et vivent encore dans les suites de cet événement terrifiant.

Laurent Le Vaguerèse

 

Chers amis,

 

Nous voulons répondre quelques lignes à tous nos amis et collègues qui se sont manifestés auprès de nous depuis ce 14 juillet de deuil.

Notre amie Maryline Desbiolles a dit superbement dans Le Monde (daté dimanche 17- lundi 18) que cette Promenade est faite du brassage des touristes, des exilés, des écrivains, des artistes. Elle a su rappeler que si nous voulions rassurer tous ceux qui nous ont gentiment fait signe et qui souhaitaient que nos proches n’aient pas été touchés, nous l’étions tous : Nous, niçois, abreuvés de soleil et d’azur aux franges de la mer, nous sommes touchés, depuis quelques jours. Nous sommes touchés dans nos proches : 84 morts dont 10 enfants et des blessés en nombre... Ces prochains inconnus, natifs du lieu ou étrangers, vivant et travaillant sur cette rive et ses galets ou passants pour des fêtes estivales. Cette promenade s’appelle « des Anglais », en souvenir de ceux qui ont transformé ce chemin de sable, où les barques des pêcheurs étaient tirées à l’aube, en un site cosmopolite et grandiose. Les rues et les maisons portent témoignage de tous ces visiteurs qui ont cru trouver ici la paix et la survie, ou l’anonymat salutaire : Eva Freud, Charlotte Salomon, Jean Moulin, après Apollinaire, Romain Gary et tant d’autres. Tant d’autres, comme les travailleurs immigrés qui ont construit la ville touristique actuelle…

Il y a, en France, des lieux qui sont à bien des égards plus « typiques ». Plus vrais ou plus français, sans doute. Nice, à plus d’un titre, est un lieu de passage. Une terre pour gens étrangers ou étranges, comme Nietzsche dansant de bonheur sur cette Promenade où il voyait une corne d’Afrique plantée dans le flanc de l’Europe. Tout cela fait que la psychanalyse est ici chez elle, malgré les chromos et les cartes postales, les caricatures et le pastis. Nice est charnellement extime. C’est une des choses que l’on voulait frapper, en même temps que cette fête et son insupportable liberté. Car c’est la joie et la liberté qui sont visées, à Nice comme à Paris et Bruxelles, aujourd’hui comme hier, par « les ennemis du genre humain » de toutes sortes.

Matisse a peint cette vue splendide, qu’un hurluberlu fanatisé a maculée de sang. Cette mer a toujours eu le sens de la tragédie…

 

Pour les collègues de Nice, Philippe De Georges

 

La promenade des Anglais s’étire sur cinq kilomètres, de Carras jusqu’à la vieille ville et à la colline du château. Ce littoral est une ligne frontière, qui sépare la ville d’un côté, de la mer dans son immensité. Il y a là comme un affrontement qui fait bord, de la culture portée par la ville, avec ses architectures, ses styles de vie, sa population aux origines mêlées et de l’autre côté la nature de l’eau, où nous pouvons jouir de nous baigner. D’habitude, il est étonnant de voir bon nombre de gens marcher sur la promenade : beaucoup courent en développant le mouvement des jambes et semblent avaler le bitume ; d’autres trépignent et le martèlent. L’après-midi quand il fait beau, à côté des vélos, toutes sortes d’engins se mettent à rouler : des tricycles, des skates, des chaises roulantes, des poussettes… La promenade est le lieu des défilés, du Carnaval et des corsos fleuris ; l’endroit des exploits, des triathlons, et de l’incroyable Ironman. Mais c’est aussi là qu’on se montre et qu’on se rencontre, quand on vient simplement bader, comme on le fait aussi dans l’Italie toute proche.

Il y a donc sur ce bord, comme une célébration permanente des possibilités de déplacement, des expressions du corps et des vertus de la conversation que favorisent les rencontres. Et de temps en temps, il y a des fêtes.

Sur ce rivage, l’autre jour, 14 juillet 2016, des milliers de personnes, 35 000 dit-on, amis, familles, enfants, se pressaient pour voir le feu d’artifice. Un camion fou, lancé à vive allure pendant deux kilomètres, a d’un trait de roues, écrasé ce bord et ceux qui s’y trouvaient, pour rayer la fête. Il l’a rayé d’une marque puissante, mortelle pour certains ; pour d’autre d’une marque de réel, qui fait qu’à partir de cet instant, plus rien ne sera comme avant.

 

Le premier enfant, que j’ai reçu à la suite de cet évènement, a six ans. Il fait de terribles cauchemars depuis le 14 juillet, alors qu’avant, déjà, il lui arrivait de rêver qu’un monstre le menaçait. Il m’explique que s’il avait fait la queue pour obtenir une barbe à papa, qu’il réclamait contre l’avis de son père, il serait mort. Il a vu le camion écraser des gens, et d’autres, propulsés en l’air. Dans sa fuite, il a dû marcher sur des corps qui se trouvaient au sol. Il est tombé une fois sur l’un d’eux. Il ne sait pas si le corps était celui d’un cadavre. En fuyant, tout d’un coup, il n’a plus vu le spectacle environnant. Il ne voyait plus devant ses yeux, de façon étrange, que l’image de son père, de sa mère et de son frère. Il est resté caché longtemps dans un parking, apeuré. Il en est sorti pour rejoindre enfin la voiture garée plus loin. Et quand il s’est retrouvé à l’arrière de la voiture, un vide s’est emparé de lui. Alors, dit-il, « je me suis dit : est-ce que j’existe ? »

 

Qu’est ce que le conducteur du camion voulait rayer ou réduire à néant ? Trop de fête, trop de plaisir. Trop de jouissance, sans doute. L’après-midi même du 14 juillet, il avait dit au téléphone de façon cynique, à son frère resté en Tunisie : « Moi aussi, ce soir je vais faire la fête ! » On apprend que dans la vie du tueur, la fête n’était pas sans excès. Ceux d’une consommation intense de produits en tout genre, et de conduites sexuelles diversement orientées, homo et hétérosexuelles ; alors que, par ailleurs, il avait largué les amarres des liens à ses parents restés à M’Saken.

Il faut supposer que cette jouissance débridée, d’où parfois émergeaient des accès de colère et de violence à l’égard de sa femme et de ses propres enfants, l’a amené à s’emparer dans l’urgence des signifiants de la rectitude. Dans l’urgence, car on cherche encore les processus, d’habitude lents, d’un endoctrinement par l’islamisation, qu’il n’y a pas vraiment. C’est d’un basculement qu’il s’agit ; c’est ce qui étonne, entre une réalité immorale et l’adoption rapide d’un système de signifiants tout autre, qui relèverait de la tradition, tel que les prônent les tenants du djihadisme.

Le meurtre au nom de Dieu ne semble pas être ici au premier plan, alors que dans d’autres cas, c’est flagrant : c’est au nom d’un Dieu Un, univoque, terrible, exigeant, que le crime a lieu. Tuer, au nom d’un idéalisme, qui voudrait réparer une injustice sociale, comme le prescrirait le crime paranoïaque, n’est pas non plus évoqué clairement. Quelque soit au nom de quoi le crime a lieu, c’est un attentat terroriste. Il s’habille dans l’urgence, des débris des discours extrémistes du Djihad. À Nice, comme à Orlando.

 

Tuer, pour rayer la jouissance supposée en l’autre, à défaut de pouvoir la traiter en soi, semble être la modalité du crime. Tuer, un 14 juillet, même si l’événement commémoré est réduit à la mesure dérisoire d’un feu d’artifice, a pour cible ce que représentent les mots d’ordre républicains : liberté, égalité, fraternité.

Les motifs du crime échappent à toute compréhension, et confirment que dans l’urgence, il y a eu la contrainte par une force à laquelle le sujet n’a pas résisté. Cette contrainte est de la nature d’un Surmoi qui, pour le moins féroce, vient s’opposer à la jouissance, en la détruisant. Un surmoi qui pousse ainsi à une jouissance bien plus terrible, qui est celle de la mort aveugle.

Le problème est là, dans le fait que le crime vient en quelque sorte réaliser les termes de la structure symbolique qui classiquement, dans sa puissance sociale et familiale, a la charge de réduire la jouissance.

Seulement voilà : la structure symbolique est malmenée ; c’est ce qui fait le malaise de notre civilisation. Dans la chute de la fonction paternelle et l’abolition des principes d’opposition entre homme et femme, entre hétéro et homo, émerge un toujours-plus-de-jouir qui peut conduire à l’errance.

Lacan nous dit dans les Écrits que, dans l’expérience des psychopathes, qui nous porte au joint de la nature et de la culture, « nous avons découvert cette instance obscure, aveugle et tyrannique… toujours prête à émerger du désarroi des catégories sociales pour recréer l’Univers morbide de la faute ».

Et le crime, à vouloir anéantir les styles de vie actuelle dans la variété de ses tendances et de ses formations, à vouloir anéantir la société du spectacle, de la fête et de la consommation, cherche à faire porter la question du défaut ou de la faute du symbolique sur la société elle-même. Alors que cette question est dans le sujet.

Le risque est là et le pire peut être à venir. La société peut se diviser, se déchirer, entre le faire valoir toujours plus fort des modes de jouir particuliers, et les positions extrêmes de toute nature. Dans une région, où au-delà de la carte postale qui vient souvent la représenter, les extrêmes tiennent beaucoup de place, le vivre ensemble est foncièrement menacé. L’exacerbation des tensions réciproques apparaissait déjà le lundi 18 juillet, au moment de l’hommage national aux victimes.

 

La particularité de la guerre aujourd’hui pourrait nous révéler qu’en fait la guerre est en nous. Pas seulement du fait du dualisme pulsionnel freudien entre pulsions de mort et pulsions de vie. Mais du côté du mode de traitement, pour chaque sujet, de la question de la jouissance ; la sienne et celle de l’autre ; en dehors du retour funeste de la religion, de la tradition, ou des principes extrémistes. C’est peut-être à ce titre que la guerre interpelle les psychanalystes. Le sujet a la charge de sa jouissance ; c’est à ce prix qu’il est responsable.

 

Christine De Georges