« Athées, ne soyez pas fanatiques »

Dans son livre Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable1, Yosef Hayim Yerushalmi s'applique à démontrer que Freud n'était point ignorant de la tradition juive et que son athéisme était tout relatif. Il condense sa démonstration d'abord sous la forme d'une délicieuse histoire, et ensuite dans une anecdote new-yorkaise. Quant à la bonne histoire, je vous renvoie aux pages 114-115 de l'édition française de son livre pour passer directement à l'anecdote où il compare le jeune Freud, révolté contre son père et sa religion, à ces anarchistes juifs qui, dans les années 1890 à New York, manifestaient leur irrévérence vis-à-vis de leur tradition : «  Originaires d'Europe orientale où ils avaient intimement connu la vie juive traditionnelle, ils n'avaient pas trouvé d'autres moyens pour marquer leur rupture avec leur passé que de transgresser ostensiblement le Jour du Grand Pardon. Et Forverts, le principal journal socialiste en yiddish de titrer gentiment son éditorial : « Ateistn, zeit nisht fanatiker [« Athées, ne soyez pas fanatiques »]. On peut aussi lire dans cet aimable appel à la modération une note d'ironie qui s'appliquerait encore aujourd'hui à la psychanalyse : il n'y a pas de raison d'être fanatique quand on se dit athée car de toutes façons, l'athéisme dans la psychanalyse n'est qu'un symptôme, celui qui indique qu'elle n'est pas encore venue à bout du problème de Dieu. De nos jours, ce problème ne manque pas d'explosif.

Du trauma

Toute catastrophe, - accident ou agression - n'entraînent pas un traumatisme au sens que Freud a donné à ce terme. Pour qu'il y ait trauma, il faut que le sujet soit quelque part impliqué dans l'événement. Son avenir, au moins le premier, sa naissance, est en lui même traumatique. C'est sans doute la lecture que l'on peut faire du livre Le traumatisme de la naissance d'Otto Rank, un auteur auquel Lacan renvoie quand il est amené à défendre son invention de la passe devant son école. Il suppose à Rank le désir d'être psychanalyste, « désir de l'être, l'analyste, le prototype donné par Rank en sa personne du 'Je ne pense pas'... 2».

Freud pose l'implication du sujet dans le trauma de façon claire dans les chapitres 4 et 5 de son Esquisse, qui portent sur le proton pseudos (premier mensonge) hystérique. Sa patiente Emma ne peut plus aller dans les magasins depuis une expérience blessante pour elle. Entrée dans une boutique, elle eut l'impression que les deux vendeurs qui étaient là riaient d'elle. À cette impression s'ajoutèrent deux idées. D'une part, elle avait trouvé l'un des vendeurs sexuellement attirant, d'autre part, elle pensait que les deux hommes riaient à cause de sa robe. L'analyse avec Freud produisit un souvenir d'enfance datant de sa huitième année : elle était entrée dans une épicerie et l'épicier avait abusé d'elle en lui touchant les organes génitaux à travers sa robe, tout en ricanant - ricanement (Grinsen) dont elle ne se souvint que dans la cure. Le « premier mensonge » consiste en la fausse liaison causale - 'Ils rient à cause de ma robe'. Or nous ne parlerions pas de mensonge mais d'erreur. En tout cas, le sujet ne produit pas de mensonge, il en est plutôt le produit. Les deux signifiants de la scène de l'abus - la robe et le ricanement - se répètent dans la scène avec les deux vendeurs. Ce sont aussi ces signifiants là qui représentent le sujet - de façon traumatique (le ricanement devenant rire).

Lacan insiste, lui aussi, sur l'implication traumatique du sujet dans ses leçons 5 et 6 du Séminaire XI où il déplie le rêve 'Père, ne vois-tu pas que je brûle ?'. Un enfant est mort. Le père veille son fils mort. Mais, à un moment donné il se retire dans une chambre voisine pour s'y reposer, laissant la garde du corps à un vieillard qui s'endort à son tour. Un cierge tombe sur le corps et cause un incendie. Les flammes, dont les reflets entrent dans la chambre du père-dormeur causent à la fois son réveil et un bref rêve avant ce réveil : Le père voit son fils devant lui. Celui-ci lui fait le reproche : « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? » L'accident, causant rêve et réveil, consiste en la chute du cierge ; mais cet accident est dû à la négligence du père qui a laissé la veille funèbre à un homme âgé et fatigué, faute qui dédouble peut-être la culpabilité du père après la mort de son enfant et évoque un mystère dans la relation du père à son fils.

Le 11 septembre

Les évènements du 11 septembre ont la dimension d'un cauchemar dans le réel. Ceux qui ont vu ces événements en direct croyaient, espéraient rêver. Depuis, tout le monde s'applique à sa façon à interpréter ce cauchemar tout en sachant qu'il risque de se reproduire en pire. Il n'y a aucun doute sur le fait qu'il fut traumatique pour beaucoup de monde, et d'abord pour les victimes et leurs proches. Il n'est pas étonnant non plus de voir se déployer toutes ces défenses plus ou moins rationnelles, parfois obscènes, que l'on met en place pour oublier l'événement. Défenses à droite, au centre et à gauche. Je n'en mentionnerai que trois.

La droite y réagit par une surenchère sécuritaire. Le centre libérale pense que le terrorisme est la part sombre de la mondialisation dont le capitalisme sauvage laisse les pauvres au bord de la route. L'extrême gauche saisit ces évènements comme une nemesis. L'arrogance de l'Occident aurait reçu son juste retour de bâton pour ses crimes et exactions dans le tiers monde. Certains penseurs et journalistes se réjouissent que New York ait commencé à ressembler à Beyrouth ou à Sarajevo. Pourquoi le réel ménagerait-il plus longtemps les Etats-Unis et l'Europe alors qu'il sévit au proche en moyen Orient ?

Ces arguments supposent que la justice sociale et politique suffise à empêcher la guerre avec un terrorisme aveugle, insaisissable et prêt à tout. C'est une idée naïve, comme l'a déjà souligné Mme Kandel dans Libération, le 5 novembre. Certains ont voulu expliquer le nazisme par le chômage des masses dans les années 30. Le problème posé par cette explication est que Hitler lui-même avait jugulé le chômage grâce à sa fameuse construction d'autoroutes et d'armements avant la guerre, sans que le nazisme ait pour autant disparu. Le génocide des Tutsis par les Hutus en 1994 ne s'explique pas non plus par les tensions sociales entre les deux groupes. Il fut idéologiquement préparé et militairement organisé par l'élite des Hutus. La justice sociale et politique est nécessaire et s'impose, mais elle ne garantit nullement la paix. Elle suppose aussi la force de ceux qui veulent l'imposer. Et c'est là où le bat blesse. L'Occident est-il vraiment fort ?

Il est sans doute puissant, riche et armé. Mais aucun de ces attributs n'est synonyme de « fort ». C'est ce que les évènements nous ont montré à notre grand effroi. Nous avons tous cru en la puissance de l'Occident et de la globalisation et nous en avons déduit sa force. Cette déduction était fausse. C'est notre trauma à nous, notre pseudos ! Ce manque de force n'est pas le problème des puissants mais de l'intelligence, de l'intelligentsia.

La croyance en la force de l'Occident était partagée par la droite et par la gauche. La droite vantait la globalisation (« heureuse ») comme un énorme réservoir de bonnes chances. La gauche la critiquait et la condamnait comme l'enfer d'horribles nivellements intellectuels, d'exploitations galopantes sous le diktat de Wall Street. Marx a prophétisé la destruction du capitalisme par lui-même. C'était une prophétie aussi courageuse que fausse. Mais peu d'intellectuels ont réfléchi sur les trois fragilités de la globalisation devenues manifestes depuis le 11 septembre.

Fragilité économique : les états ont beau geler les avoirs des suspects du terrorisme, pour peu qu'elle soit astucieuse, l'ingénierie financière parvient toujours à placer d'énormes capitaux de façon qu'ils ne soient pas localisables.

Fragilité militaire : les producteurs et exportateurs d'armements nucléaires et biologiques n'arrivent pas à enrayer les fuites et les vols de ces armes dangereuses.

Fragilité de jugement : il est maintenant avéré que des groupes islamistes s'entraînaient depuis 1990 au maniement d'armes à feu sur le sol américain. Les autorités des États-Unis ont par exemple arrêté et relâché un des leaders responsables du premier attentat du World Trade Center en 1993. Ces groupes extrêmement violents n'ont simplement pas été pris au sérieux.

Ces trois fragilités montrent une certaine complaisance des institutions et de la société avec ceux qui à l'époque leur avaient pourtant clairement déclaré la guerre.

L'impuissance peut séduire. Heidegger dénonçait ce paradoxe déjà dans les années 40. Il savait de quoi il parlait. Ainsi la CIA, responsable de graves manquements au combat contre le terrorisme se réjouit ces jours-ci d'une grande popularité. Des jeunes gens, étudiants brillants, s'y engagent avec ferveur. La fascination par les semblants de la puissance émane également de la technologie dont aucuns pensaient qu'elle s'était substituée aux services secrets humains.

Bien entendu, je ne prétend pas que ces trois faiblesses soient faciles à réparer. Au contraire ! Peut-être la difficulté à localiser les capitaux ou la prolifération d'armes biologiques sont elles déjà inéluctables. Ce qui me frappe, c'est plutôt la pauvreté de la pensée sur la prévention de ces dangers et le manque de réflexion sur ce problème. Une fois de plus les intellectuels préfèrent faire la morale au lieu de penser les effets destructeurs de la science sur le sujet ! Ni les apologistes ni les pourfendeurs de la mondialisation n'ont vraiment prévu ces dangers déjà bien réels. Des penseurs ont décrit ces fragilités sous le terme d'un défaut immunitaire du système de la mondialisation. Or, si c'est plus qu'une métaphore, les trous dans la sécurité de nos puissances occidentales sont plus qu'un simple problème technique qu'on pourra résoudre comme on enlève un virus informatique.

De Dieu

Pour ma part, je tiens que les énormes négligences qui ont amené au 11 septembre doivent être pensées avec ce que l'analyse a élaboré dans le registre du trauma d'une part et de l'étrange concept de Dieu d'autre part.

L'inhibition de notre attention à l'ouest a pu paralyser notre système de défenses parce que nous avons développé une forte croyance collective en l'invincibilité de notre idéologie, celle de la démocratie, et du marché avant tout. C'est une chose de dire que la démocratie me convient, que j'y adhère et que je la défends et c'en est une autre d'en déduire qu'elle me protège parce qu'elle est aujourd'hui répandue sur la terre. Les idéologues du marché nous poussent à la même fausse déduction. Ils miroitent la promesse que même le proche orient sera pacifié quand le libre échange y triomphera. Idée hélas réductrice qui met la charrue avant les bœuf. Hypnotisés par les semblants de la puissance nous nous croyions invulnérables. Pendant des années on a invoqué la force du dollar jusqu'au moment où M. Bush dut appeler son Dieu au secours : God save America !

À cette idéologie s'oppose à l'est ce que Lacan a prévu en 1973 : le retour du « passé funeste » de Dieu3. Comme on l'a bien observé, ce retour s'arrange très bien avec les facilités de la technique et de l'économie. L'agression ne vient pas d'un autre exotique, d'une civilisation diamétralement opposée à la nôtre. Elle n'a pas non plus sa source dans le mal qui nous habite. L'ennemi qui nous combat partage notre progrès, nos formations universitaires et notre utilisation de la technique.

Par contre, il se distingue radicalement de nous par son abord de la différence sexuelle. Dans « Positions de l'inconscient », Lacan écrit4 : « Ce que notre expérience démontre de vacillation dans le sujet concernant son être de masculin ou de féminin, n'est pas tellement à rapporter à sa bisexualité biologique, qu'à ce qu'il n'y a rien dans sa dialectique qui présente la bipolarité du sexe... »

À trop forcer les types idéaux du sexe, le sujet peut se voir confronté de la part de son inconscient avec des figures monstrueuses. Exemple : cette patiente dont le père fut un héros de guerre. Elle a choisi son mari sur le modèle paternel. Homme fort et viril, il a pourtant de temps à autre un timbre féminin dans sa voix ou il fait des gestes qui évoquent ceux d'une femme. À ces moments, cette patient éprouve un fort désir de rencontrer un homme encore plus vrai que son mari. Cela peut lui arriver dans la réalité mais c'est alors toujours un homme aussi cynique qu'opaque, un monstre d'égoïsme.

C'est pire quand le forçage concerne l'autre sexe. Dans son livre sur Carl Schmitt, Nicolas Sombart développe l'idée que le nazisme était une religion de la mère. Hitler aurait été « le délégué de la mère ». Mais derrière la mère allemande vertueuse se dessinait un surmoi féroce qui poussait les Allemands aux pires crimes.

Lacan lie la femme à Dieu. : « La femme (...) est un autre nom de Dieu et c'est en quoi elle n'existe pas ... »5. Il évoque ensuite le me pantes, le pas-tout d'Aristote, qu'il applique à la femme.

À la différence de la névrose et de la psychose où les existences de Dieu et de la femme sont frappées d'incertitude ou d'incroyance, l'islamisme affirme ces existences, même si c'est au détriment de la femme. Il rejette le moindre doute sur l'existence de Dieu. Quant à la femme, elle est isolée, parquée en marge de la société comme objet d'une ségrégation. Son absence augmente la violence de la pulsion de mort des hommes. Du coup, le rapport sexuel n'est plus un problème admis par la conscience. Tout le monde se souvient du comportement étrange de ce kamikaze qui a lancé un des avions sur l'une des deux twin towers. Diplômé de l'Université de Hambourg, il ne put serrer la main de la femme qui voulait le féliciter lors de la cérémonie de remise des prix.

On assiste aujourd'hui à la promotion, par certains philosophes, de l'héritage du Christianisme comme une valeur refuge. Compte tenu du retour du passé funeste de Dieu, cette promotion est étrange. Il est vrai que Lacan s'est, lui aussi, appuyé sur les riches fonds des doctrines et philosophies chrétiennes - de Saint Augustin à Pascal. Mais c'était seulement pour prôner un athéisme asymptotique :

« Car la véritable formule de l'athéisme n'est pas que Dieu est mort - même en formulant l'origine de la fonction du père sur son meurtre, Freud protège le père - la véritable formule de l'athéisme, c'est que Dieu est inconscient 6».

L'athéisme n'est que l'aveu que la question de Dieu n'est pas résolue, nous l'avons dit au début. Mais on peut aller plus loin et, face aux évènements, il le faut. Deux grands poètes nous montrent le chemin, Joyce et Celan. Il me paraît par exemple prometteur de chercher les raisons pour lesquelles Joyce a élaboré tout le long de Finnegans Wake ce qu'on peut appeler la rumeur sur ce Dieu-le-Père qu'est Earwicker, le héros familial de son roman. Rumeurs sur ses aventures, crimes et impuissances dont on ne sait jamais s'ils ont réellement eu lieu. Rumeurs sur Dieu et son langage que l'écrivain irlandais démonte. Notons en passant ce que nous rapporte Arthur Power : un jour un peintre irlandais faisait une grande tirade où il tentait de ridiculiser la foi chrétienne. Joyce n'approuva ni ne désapprouva les paroles du peintre7.

Quant à Paul Celan, il corrobore la thèse de Jean Bollack qui s'inscrit contre l'idée répandue selon laquelle les Juifs ont été persécutés à cause de leur religion. Bollack pense que leur persécution est plutôt liée à leur position critique vis-à-vis de la religion. Celan a écrit contre Dieu, par exemple le poème « Psaume », qui figure dans La Rose de personne et qui commence ainsi8 :

Personne ne nous pétrira plus de terre et d'argile,
Personne ne conjurera notre poudre.
Personne
Loué sois-tu, Personne...

Plus blasphématoire, le poème Tenebrae que je ne citerai, pour finir, qu'à partir de la sixième strophe :

C'était du sang, c'était
Ce que tu as répandu, Seigneur.
Ca brillait.
Ca nous jetait ton image aux yeux , Seigneur.
Yeux et bouches sont si ouverts si vide, Seigneur
Nous avons bu, Seigneur.
Le sang et l'image qui était dans le sang, Seigneur.
Prie, Seigneur.
Nous sommes proches.

Franz Kaltenbeck

  • 1.

    Yosef Hayim Yerushalmi, Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable, Paris, 1993, Gallimard, p. 114-115 et 135.

  • 2.

    Jacques Lacan, « Discours à l'E.F.P. », in Scilicet 2/3, p. 22-23.

  • 3.

    Jacques Lacan, Télévision, Paris, 1974, Seuil, p. 54.

  • 4.

    Écrits, p. 849.

  • 5.

    J. Lacan, « Le Sinthome », Séminaire inédit du 18/11/1975.

  • 6.

    J. Lacan, Le Séminaire. Livre XI, p. 58

  • 7.

    Arthur Power, Conversations with James Joyce, Dublin, 1999, The Lilliput Press, p. 59.

  • 8.

    Cité d'après Paul Celan, Poèmes, traduits par John E. Jackson. Le Muy, 1996 Éditions Unes, p. 37 et p. 29-31.