Daniel MARCELLI Professeur de psychiatrie formé à l’école de la psychanalyse a déjà une œuvre abondante, citons parmi les ouvrages les plus connus des publications universitaires comme « Les états limites en psychiatrie » aux P.U.F. ou « Adolescence et psychopathologie », « Dépression et tentatives de suicides » chez Masson. Mais il est aussi l'auteur d'ouvrages très décapants à destination d'un public plus large, par exemple : « L'enfant chef de la famille. L'autorité de l'infantile. », « Les yeux dans les yeux. L'énigme du regard », « Il est permis d'obéir. L'obéissance n'est point la soumission » tous parus chez Albin Michel. Ces ouvrages développent, chacun sur un registre spécifique, une théorie de l’autorité éducative tout en nuances, en mettant en garde contre les dérives d’une éducation qui oublierait de donner des repères. 


L'auteur nous propose ici un ouvrage passionnant sur la séduction, appuyé sur la clinique. Éduquer en séduisant ? Même l’étymologie s’y refuse. « Le terme séduction provient du latin “se ducere” qui signifiait “emmener à l’écart”, alors qu’éducation vient de “ex ducere”, conduire à l’extérieur, mener au loin. Alors que l’éducation consiste à conduire l’autre vers la société des humains, la séduction cherche au contraire à se l’approprier et à le détourner de cette même société », nous explique Daniel Marcelli.

À quoi tient le fait que cette place de la séduction soit devenue centrale dans l'éducation contemporaine : « De nombreux parents sont extrêmement mal à l’aise dans le maniement de l’autorité et de l’obéissance », avance-t-il, en illustrant son propos d’exemples issus de consultations et de scènes de la vie de tous les jours. Or, pour le psychiatre, l’autorité ne s’accommode pas plus de la séduction – « une forme subtile de soumission » – que de la force.

Pour lui cela a basculé à la fin des années 1960, lorsque s'est inversé le rapport entre le lien social et l'individu. Ce qui s'est notamment traduit par la croyance, communément partagée, que ce qui compte, c'est l'individu, et par ce credo : "Nul autre que moi-même n'a de droits sur mon corps et ma pensée."

Comment alors, de cet évident progrès de civilisation, surtout en ce qui concerne la place de la femme et de l'enfant, est-on passé à cette illusion de la liberté et de l'autonomie ? Parce qu'une fois l'usage de la force banni, les questions demeurent les mêmes. Comment faire pour que l'autre fasse ce que j'ai envie qu'il fasse ?

On est passé de l'autorité de type patriarcale à la séduction. Celle-ci repose sur une faille narcissique, alors que l'autorité repose sur l'altérité. La première consiste à posséder l'autre. La seconde est une vision, une proposition que l'on fait à l'autre, qui a sa propre autonomie. Avouons que ceci n'est pas facile en démocratie ! Dans les rapports humains adultes placés sous le signe de l'égalité et de la liberté de tous, le jeu de la séduction ne pose pas de problème majeur, car chacun est libre de décider de "s'embarquer" ou non dans l'aventure. C'est quand il s'agit d'enfants que la question devient cruciale.

Et en matière d'éducation, les parents et les éducateurs se trouvent pris dans le dilemme : interdire ou séduire. Ils choisissent donc de séduire, car interdire suscite l'opposition. D'où la fragilité du pouvoir, celui du politique comme celui des parents. Le problème est que l'adhésion obtenue par la séduction n'a pas pour corollaire la reconnaissance d'une autorité.

« Sans revenir en arrière, il faut maintenant abattre la folie d'un narcissisme illimité. Cela implique d'arrêter de se cacher derrière le sacro-saint intérêt de l'enfant, que personne ne peut définir et qui est devenu plus important que le lien social. Les enfants sont différents des adultes, qui ne sont pas au-dessus des enfants, qui eux-mêmes ne sont pas au-dessus des adultes. L'enjeu du XXI° siècle, c'est de penser les différences sans penser les hiérarchies ».

C'est une réflexion originale et stimulante sur l'évolution de nos sociétés modernes, aux confins de la psychologie de l'enfant et de la psychopathologie de la vie quotidienne.

Frédéric ROUSSEAU

Psychanalyste

Maître de Conférence à l'université Paris VIII